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La démesure française

Morbihan, juillet 2024

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Ce fût une longue période de colère et d’angoisse. Une période de rejet général d’un président de la République perçu par la majorité comme trop vertical et dépassé dans l’exercice du pouvoir. Nous trouvons-nous actuellement dans un interstice entre une Vème et une VIème république française ? Une chose est sûre, la vision du 20ème siècle héritée du général de Gaulle, d’un président incarnant l’homme providentiel et le père de la nation, prend de l’eau de toutes parts. Le peuple français aspire à une autre gouvernance, sans pour autant arriver à se mettre d’accord sur la forme de cette alternative.

Le peuple français aspire à une autre gouvernance, sans pour autant arriver à se mettre d’accord sur la forme de cette alternative.

Le printemps dernier a été marqué par l’élection des députés au Parlement Européen. Une campagne qui s’est transformée en une grande bataille politique nationale ayant peu de rapport avec les enjeux européens. Un vote qui a fini par prendre l’allure d’un référendum de protestation contre la situation générale du pays et la posture dudit président. Autant la définition d’une alternative aspirationnelle de gouvernance ne fait pas consensus, autant le mécontentement est en mesure de rassembler une majorité de votants.

Autant la définition d’une alternative aspirationnelle de gouvernance ne fait pas consensus, autant le mécontentement est en mesure de rassembler une majorité de votants.

En se servant de l’Europe comme d’un bouc émissaire, un nombre inquiétant de votants ont cédé aux sirènes tentatrices de l’extrême droite. À un moment clé de notre histoire européenne, où nous avons tellement besoin de nous réunir et de voter pour, beaucoup de gens ont transformé leur insatisfaction en un vote contre. Contre l’Europe, contre l’écologie, contre l’immigration, et surtout contre une élite dont, à leurs yeux, je fais très certainement partie.

Je ressens depuis toujours chez le peuple français, cette capacité à jouer avec l’ensemble des notes du piano de l’émotion, des plus graves aux plus aiguës. À vouloir se servir de ces touches extrêmes du clavier que les compositeur·rices utilisent pourtant rarement dans leur musique. Il y a là une forme de démesure qui ne m’est pas naturelle. Une mentalité jusqu’au-boutiste qui offre à chaque personne la légitimité d’exprimer ses convictions sans retenue. Aucune considération de ce qui est raisonnable, et de ce qui serait sûrement moins exigeant émotionnellement. Car, au fond de chaque citoyen·ne français·e, il y a une volonté de vivre sans compromis, ni compromission.

Car, au fond de chaque citoyen·ne français·e, il y a une volonté de vivre sans compromis, ni compromission.

Déjà, en 1789, le peuple français a laissé déborder sa colère et montré sa capacité à se révolter, à réécrire une histoire devenue trop favorable à une petite élite, au détriment de la majorité. À l’image de « La liberté guidant le peuple », magnifique tableau peint par Eugène Delacroix en 1830 et sur lequel figure une femme franchissant une barricade, drapeau tricolore à la main ; les évènements en France ont été une source d’inspiration et de changement démocratique pour beaucoup d’autres pays Européens.

les évènements en France ont été une source d’inspiration et de changement démocratique pour beaucoup d’autres pays Européens.

Ma terre natale, le Danemark fait partie des pays influencés par la Révolution française et a, à la même époque, effectué un profond changement de régime. Mais les événements s’y sont déroulés dans un climat plus apaisé, sans qu’il ait été nécessaire de recourir à la démesure. La fonction du roi danois est passée en quelques décennies de celle d’un despote à un rôle plutôt symbolique. Dans sa Constitution de 1849, le Danemark a ainsi mis en place un régime parlementaire tout en préservant une monarchie constitutionnelle et, encore aujourd’hui, la famille royale reste très populaire au sein du pays.

Mais les événements s’y sont déroulés dans un climat plus apaisé, sans qu’il ait été nécessaire de recourir à la démesure.

Mais revenons au soir du 9 juin 2024, date des élections européennes en France, où nous découvrons avec stupeur que la France va envoyer 35 député·es de l’extrême droite au Parlement Européen (sur un total de 81). Cette élection s’ensuit d’un coup de poker : le président Emmanuel Macron décide de reprendre la main en prononçant la dissolution de l’Assemblée nationale, conduisant à l’organisation d’élections législatives anticipées au moment où l’extrême droite est au plus haut des sondages de son histoire. Un nouvel exemple parlant de la démesure française…

Nous voilà repartis pour une nouvelle période de colère et d’angoisse politique. Une campagne éclair dont le fait majeur sera la réussite des forces progressistes de gauche de former une union de circonstances, le Nouveau Front Populaire (NFP). Cependant le marchepied dont bénéficie le Rassemblement National (RN), parti de l’extrême droite, par son score obtenu aux élections européennes, est tellement haut que cette campagne me laisse peu d’espoir. Au soir du 30 juin, l’annonce des résultats du premier tour confirme mes craintes plaçant le RN largement en tête avec 33% des voix, et laisse craindre le pire pour l’avenir de la France.

Un nouvel exemple parlant de la démesure française…

Pendant la semaine qui sépare le premier tour du deuxième, j’ai traversé toutes les étapes psychologiques résultant d’un choc émotionnel : le déni, la colère, la tristesse et le deuil. Je chemine vers la lente et pénible acceptation que la France va passer entre les mains d’une force politique dont le discours est à l’opposé de mes valeurs d’inclusion et de diversité.

Mais, c’était sans tenir compte de la démesure française. Ce peuple a encore démontré sa capacité à déjouer les pronostics et à se réunir à la dernière heure, quand tout semble être joué d’avance. L’annonce du résultat final des élections du 7 juillet fût un coup de théâtre : c’est finalement le NFP qui obtint le plus grand nombre de votes. La mise en place d’un barrage républicain, c’est-à-dire un accord électoral entre tous les autres partis contre le RN a fonctionné. Pour la majorité des candidat·es qui se désistent entre les deux tours, la volonté de ne pas voir l’extrême droite accéder au pouvoir est restée plus forte que le désir de gagner leur propre élection.

Mais, c’était sans tenir compte de la démesure française. Ce peuple a encore démontré sa capacité à déjouer les pronostics et à se réunir à la dernière heure, quand tout semble être joué d’avance.

Très vite après l’annonce de ce résultat, des voix se sont levées pour faire valoir qu’il n’était pas démocratique, à travers des combines politiques, de vouloir exclure de l’exercice du pouvoir un parti représentant tant de citoyens. Bien que soulagée du résultat de ce deuxième tour, il subsiste au fond de moi de nombreuses questions. Je reviens à la comparaison avec le Danemark et à ma tendance naturelle à défendre ce qui semble être raisonnable. Depuis longtemps, et à plusieurs reprises, le parti d’extrême-droite danois – Folkepartiet (le parti du peuple) – a soutenu des gouvernements de coalition de différentes couleurs politiques au parlement danois (Folketinget). À partir du moment où ce parti a recueilli un nombre significatif de suffrages, il a été considéré comme démocratiquement raisonnable d’en tenir compte et d’inclure des mesures de leur programme dans la politique du pays. Il est ainsi sous-entendu que, dans une démocratie, il est nécessaire d’accepter celles et ceux qui ne pensent pas comme moi, et qu’il faut avancer au consensus, projet par projet.

Il est ainsi sous-entendu que, dans une démocratie, il est nécessaire d’accepter celles et ceux qui ne pensent pas comme moi, et qu’il faut avancer au consensus, projet par projet.

La Constitution française de 1958 a été conçue pour favoriser l’obtention par une formation ou un bloc politique, de la majorité absolue des sièges au sein de l’Assemblée nationale, lui permettant ainsi de gouverner sans réelle opposition pendant toute la législature. À l’issue des dernières élections, une majorité claire est « introuvable » et le résultat du vote oblige le président de la République et les partis politiques à ne plus seulement critiquer leurs adversaires, mais de collaborer avec ceux-ci pour faire passer des lois. Il est tentant pour moi de penser que le Danemark a une longueur d’avance en matière de parlementarisme, et que la France devrait prendre exemple de ce qui est considéré comme étant raisonnable au Danemark.

Mais ma voix intérieure résiste à cet argument, et je suis fière d’appartenir, par mon vote de citoyenne française, à un peuple dont la majorité ne veut pas faire de compromis avec l’extrême droite. De pouvoir, à travers ce récit, proclamer haut et fort que je ne peux pas me résigner à nous laisser influencer par un mouvement politique à qui une dimension essentielle de l’incarnation humaine semble faire défaut. Je ne veux pas leur permettre de nous classifier en fonction de la seule chose que nous ne contrôlons pas : nos origines et notre héritage génétique. Le sujet est tellement grave qu’il n’est pas possible de rester raisonnable. Il faut dénoncer activement cette politique de la haine, car rester passif est une façon d’y consentir implicitement. À titre personnel, je suis bien placée pour savoir que personne ne quitte son pays d’origine, sa famille et sa culture sans raison valable. L’effort de l’immigration et de l’intégration est tellement important que ceci demande l’investissement d’une vie.

Il faut dénoncer activement cette politique de la haine, car rester passif est une façon d’y consentir implicitement.

Certes la politique danoise avance dans un climat plus apaisé et sa tradition du consensus politique paraît encore inimaginable en France. Mais la normalisation démocratique du programme politique de l’extrême droite a des conséquences importantes et selon moi, désastreuses sur la société danoise tout entière. À force de légitimer un discours nationaliste et xénophobe à la tribune du Folketinget et de l’amplifier à travers la participation de l’extrême droite à des gouvernements de coalition successifs, la société elle-même normalise petit à petit ces idées politiques. C’est la fameuse fenêtre d’Overton selon laquelle, à chaque moment, la politique d’un pays s’adapte à ce qui est devenu acceptable dans la société.

Depuis 2019, le gouvernement danois – pourtant social-démocrate – a décidé de mener une politique très sévère à l’égard de l’immigration et des personnes d’origines étrangères établies au sein du pays. C’est ainsi un gouvernement de centre gauche qui a fait voter une loi permettant la sous-traitance des demandes d’asile à un pays tiers en dehors de l’Union Européenne. Le gouvernement danois a envisagé d’externaliser au Rwanda l’accueil des demandeurs d’asile, l’instruction de leur demande et la reconduite aux frontières en cas de rejet. Bien que cette mesure n’ait finalement pas été mise en œuvre, entre autres grâce à la pression de l’Union Européenne, c’est un indicateur du degré de contamination du discours de l’extrême-droite à l’ensemble de la vie politique danoise.

c’est un indicateur du degré de contamination du discours de l’extrême-droite à l’ensemble de la vie politique danoise.

En France, le plus difficile reste à faire. Prendre le temps de discuter sur le fond, dossier par dossier, et apprendre à travailler ensemble à l’Assemblée nationale à travers des formations politiques se situant à l’intérieur de l’arc républicain. Sortir des postures et de l’arrogance afin d’œuvrer pour plus d’apaisement et de bienveillance. Le pays aspire à plus de démocratie participative, plus de délibération et moins de centralisation. Il faudra réussir à le réparer en modernisant la gouvernance afin de donner aux electeur·ices l’envie de voter pour la transition environnementale et sociale, pour l’amour de l’autre, plutôt que contre ceux qui en apparence, ne nous ressemblent pas.

Sortir des postures et de l’arrogance afin d’oeuvrer pour plus d’apaisement et de bienveillance. Le pays aspire à plus de démocratie participative, plus de délibération et moins de centralisation.

La cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques est venue à point nommé pour offrir un bel exemple de cette démesure française. Le spectacle conçu par Thomas Jolly fût une leçon magnifique de ce que peut être une société multiculturelle réunie autour des valeurs républicaines de liberté, égalité, sororité et fraternité. Et nous avons même retrouvé l’icône du tableau de Delacroix, quand la chanteuse Axelle Saint-Cirel a chanté la Marseillaise depuis le toit du Grand Palais.

L’immigration n’est pas un sujet simple, mais je préfère me tenir du côté de l’ouverture de nos cœurs et de nos frontières plutôt que de l’inverse. De prendre le temps de trouver des solutions pour vivre ensemble en profitant de notre diversité humaine et en nous rendant à l’évidence que nous ne sommes qu’un seul peuple sur cette planète. Maintenant que nous connaissons les limites physiques planétaires, nous sommes nécessairement invité·es à vivre ensemble et à partager la richesse de notre diversité. 

Ne pas vouloir céder au discours de la haine de l’autre ne demande pas de démesure. C’est l’incarnation des valeurs universelles que nous portons toutes et tous dans nos coeurs.

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