le cri des arbres

Il ne m’arrive pas souvent de faire de longs trajets en voiture. C’est une voiture électrique.
Nous allons traverser une grande partie de la France en une journée. Nous sommes fin août et c’est encore l’été. La température est douce. Pour une fois, il ne fait pas trop chaud. Nous nous sommes arrêtés pour recharger la voiture. J’en profite pour marcher un peu. Sous un groupe d’arbres, je m’assois pour méditer. Je suis contente de trouver ce bout de nature si près de l’autoroute. Je m’y sens bien et les arbres me protègent du soleil. Le vent souffle un air chaud.
Sous un groupe d’arbres, je m’assois pour méditer.
Le concert des arbres dont les branches se balancent dans le vent. Un grésillement me surprend. Le son des feuilles me rappelle un mois d’octobre. Une promenade en forêt à l’automne quand les feuilles tombent et dansent autour des racines visibles au pied des arbres. Quand elles tourbillonnent dans les bourrasques. En marchant, on entend grincer les feuilles sous les semelles. Cette sensation de la fin du cycle annuel de la végétation, je la connais bien.
Cependant là, nous ne sommes même pas arrivés à la semaine de la rentrée scolaire en France. Il y a encore un parfum estival dans l’air. Les vélos sont accrochés à l’arrière des voitures que nous dépassons sur l’autoroute et c’est le moment de l’année où les caravanes sont plus nombreuses que les camions sur les autoroutes.
J’ouvre les yeux et je lève mon regard vers les branches au-dessus de ma tête. Quelque chose ne va pas et m’empêche de trouver l’intériorisation de l’état méditatif. Il y a bien des feuilles vertes, mais elles sont complètement desséchées. Elles portent le stigmate des canicules à répétition et du stress hydrique de cet été. L’été de 2023 où nous avons tristement battu tous les records en matière de dérèglement du climat. Les feuilles tiennent encore sur les branches. Dans la brise, elles font un concert d’automne en pleine saison d’été. Je me sens perturbée et triste. Mon cerveau n’arrive pas à intégrer ce phénomène contraire à la loi de la nature telle que je l’ai toujours connue. Je me mets débout et je prends instinctivement le tronc d’un arbre dans mes bras. Pour le consoler et pour me consoler, et je reste là immobile pendant un long moment. Dans cette étreinte je trouve enfin l’intériorisation que j’étais venue chercher sous ce groupe d’arbres.
Elles portent le stigmate des canicules à répétition et du stress hydrique de cet été.
Dans ma tête, le concert des feuilles se transforme en cri de souffrance des arbres. C’est bien de ça dont il s’agit. Ces grands maîtres de la nature. Ils ont été à cette place bien avant que ma vie sur Terre ne commence. Ils sont majestueux, dignes, forts et bienveillants. A travers la photosynthèse, ils nous assurent en silence les conditions nécessaires à notre épanouissement sur Terre. Ils ne s’arrêtent jamais de croître. Ils cherchent toujours la lumière plus près du ciel. Leur croissance est double. Une expansion parallèle et souterraine à travers leurs racines.
Dans ma tête, le concert des feuilles se transforme en cri de souffrance des arbres. C’est bien de ça dont il s’agit.
Ma propre introspection, mon processus d’individuation me paraît soudain bien modeste par rapport au développement spirituel de ce grand arbre que je tiens dans mes bras. Au loin, j’entends le vacarme de l’autoroute. Les familles rentrent de vacances en voiture avec leurs vélos, les retraités sillonnent la France avec leurs caravanes et les chauffeurs de camion ne font que passer à toute vitesse. Est-ce-que tous ces gens se rendent compte du drame qui se joue sous nos yeux ? Est-ce qu’ils entendent le cri silencieux, mais assourdissant, des arbres ? Est-ce qu’ils sont tristes comme moi ? Comment nous habituer à tant de souffrance ?
Est-ce-que tous ces gens se rendent compte du drame qui se joue sous nos yeux ?
Je desserre mon étreinte et je quitte les arbres pour retrouver la voiture qui a eu le temps nécessaire pour bien recharger sa batterie. Je retrouve aussi mes compagnons de voyage et nous reprenons la route ensemble. Pendant mon absence, ils ont joué au beach tennis sur le parking de l’aire de chargement. Ils sont gais et tout comme la voiture, ils ont fait le plein d’énergie pendant cette halte banale pendant notre long trajet. Notre voyage à travers la France continue et je trouve le courage de leur parler des cris des arbres. Ils sont étonnés, n’ont rien entendu et n’ont pas remarqué l’état inhabituel des arbres bordant l’aire de chargement.
avez-vous déjà entendu
le cri des arbres ?


