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lettre à ma petite fille

Ille et Vilaine, le 19 août 2023

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Lettre à ma petite fille

La douceur de l’été s’est installée en Bretagne. Un moment de l’année calme et délicieux où la détente me vient naturellement. Je pense à toi, en espérant qu’un jour, tu connaîtras cette vieille maison de vacances que nous avons acquise avec ton grand-père. Ce lieu que nous avons façonné au fil des années tout comme il nous a façonné·es. La maison et ses vieilles pierres respire la paix. Nous ne savons pas grand-chose sur son histoire centenaire mais on dirait qu’avec le temps, elle aussi, a trouvé une harmonie avec nous.

C’est le lieu préféré de ta maman. Loin du brouhaha de Paris, elle aime venir se ressourcer ici. Respirer l’air iodé, retrouver le sourire et la joie de vivre en se baignant dans les vagues vivifiantes des côtes de la Manche.

La vie suit son chemin et, sauf événement néfaste, cette maison reviendra à ta maman. Ainsi dans une chaîne de transmission intergénérationnelle paisible et imperturbable, tu pourras un jour être à ma place. Assise ici, un beau matin d’été, en train d’écrire une lettre à mon arrière-arrière-petite-fille ou petit-fils.

Nous vivons une époque décisive pour la qualité de la vie que tu connaîtras sur cette terre. Tu entendras parler de ces premières trente années du vingt-et-unième siècle où le monde a failli manquer un virage essentiel pour notre civilisation. A l’heure où je t’écris nous ne savons toujours pas si nous serons collectivement et individuellement à la hauteur des changements de vie nécessaires.

Nous vivons une époque décisive pour la qualité de la vie que tu connaîtras sur cette terre.

A l’école tu apprendras que par nos choix de vie, pendant la deuxième moitié du vingtième siècle, une minorité de la population mondiale a émis des quantités stratosphériques de CO2 dans l’atmosphère. Nous avons vécu dans l’illusion d’un progrès complètement décorrélé des lois de la physique et dans la plus grande ignorance des besoins vitaux des autres vivants avec qui nous avons partagé la vie sur Terre. La quantité de CO2 a fini par modifier les conditions climatiques terrestres, et nous vivons à l’heure actuelle les premières conséquences graves de ce dérèglement. Les changements de vie et d’habitudes que nous effectuerons pendant les jours, mois et années à venir auront un impact décisif sur la qualité de ta vie mon enfant. Nous tenons entre nos mains les conditions de vie de ta génération et de l’ensemble des générations futures sur la planète Terre.

Nous tenons entre nos mains les conditions de vie de ta génération et de l’ensemble des générations futures sur la planète Terre.

Dans ton monde, tu auras sans doute du mal à comprendre l’ampleur du changement de civilisation qui s’est produit entre-temps. Comment avons-nous pu laisser une poignée de personnes obtenir tant de pouvoir grâce à leur argent ? Comment ont-ils pu s’aveugler au point de penser que la solution pour eux serait de mourir sur la planète Mars ? De quitter la planète Terre et laisser les milliards d’êtres actuellement vivants se débrouiller dans le chaos d’une planète devenue de moins en moins vivable ? De tenter de sauver leur peau en laissant la majorité périr à l’image de la catastrophe du bateau de croisière Titanic, qui s’est produit au début du vingtième siècle. En guise de réponse, je peux t’avouer que nous avons vécu dans l’illusion du progrès éternel. Ce mot qui a fini par perdre son sens et nous faire croire que toute innovation était forcément inscrite dans une ligne de progression continue. Une progression qui nous rendait toujours plus capables et soi-disant plus heureux.

nous avons vécu dans l’illusion du progrès éternel

A l’école tu apprendras que la vie sur Terre est apparue il y a des milliards d’années par des heureuses coïncidences. Un alignement de facteurs qui avaient très peu de chances de se produire. Un équilibre délicat entre l’ensemble des êtres vivants faisant partie d’un écosystème d’une richesse incroyable. Tu sauras que ta place se trouve à l’intérieur des limites planétaires bien définies, et tu trouveras bien étrange que des puissants aient pu ignorer ces limites.

L’idée de manger la chair d’un autre être vivant et de tuer pour te nourrir te paraîtra dégoutant et cruel. Je m’imagine que tu réagiras comme je le faisais adolescente, en lisant le récit de Robinson Crusoé sur le cannibalisme. Tu essayeras de t’imaginer une carte de la France où se trouvent partout des installations géantes avec des vaches, des cochons et des poules. Des quantités énormes d’animaux dont la seule raison d’être fut de satisfaire le désir de nourriture carnée de tes ancêtres. Tu éprouveras la douleur de la compassion dans ton cœur quand tu entendras parler des procédés de mise à mort de ces animaux. Un système sophistiqué entouré d’une forme tragique de normalité. Une banalité effroyable, que tu pourras comparer, peut-être, aux camps d’extermination pendant la deuxième guerre mondiale.

Des quantités énormes d’animaux dont la seule raison d’être fut de satisfaire le désir de nourriture carnée de tes ancêtres.

Sur cette carte de la France, dans le monde depuis lequel je t’écris, il y a des champs à perte de vue. Des terres cultivées en monoculture avec des plantations de maïs et de céréales. Des cultures le plus souvent destinées à nourrir les animaux mangés par les humains. Des terres et de la végétation fatiguées par le nombre de rotations annuelles. Fatiguées aussi par l’absence de biodiversité car il n’y a plus de haies ni de parcelles de forêts entre les champs cultivés. Les quelques souris, abeilles et oiseaux s’aventurant dans ces plantations sont tués par les engins agricoles surdimensionnés qui labourent régulièrement ces terres, devenues dangereuses par l’utilisation massive de pesticides depuis plus de trente ans.

Des cultures le plus souvent destinées à nourrir les animaux mangés par les humains.

Dans ta vie à toi, c’est un problème que tu connais bien. Les résidus chimiques persistants de notre époque dans les terres exercent une influence bien réelle sur les conditions de vie de ta génération. Tu verras des zones entières en France laissées à l’abandon, car la pollution dite éternelle sera encore trop importante pour y permettre une activité quelconque. Je pense à un film tourné il y a quelques années à l’enceinte du périmètre de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl. Aujourd’hui presque 40 ans après, il est encore impossible pour l’humain d’y pénétrer et la nature y a, depuis longtemps, repris ses droits.

Je m’imagine aussi que cette carte de France, tu la connaîtras pour avoir passé une grande partie de tes vacances à la parcourir. Tu sais que tu as de la chance de naître dans cette contrée où il y a tant de paysages différents à découvrir et où chaque région à sa belle culture et ses traditions. Bien sûr, tu auras aussi la possibilité de découvrir d’autres parties du monde. Mais pour l’instant tu n’as pas encore ressenti l’envie de quitter l’Europe que tu peux parcourir en train, à vélo et à pied. Tu réfléchis à une destination lointaine qui sera la tienne. Comme tous les jeunes de ta génération, tu disposeras d’un quota de voyages en avion dans ta vie.

Depuis des siècles, ton pays est une terre d’accueil. Au moment de ta naissance, son histoire s’est enrichie avec l’arrivée de nombreux migrant·es. Les populations des pays se situant au sud de la Méditerranée ont été contraints de partir en grand nombre. Les changements climatiques ont rendu leur pays d’origine de plus en plus inhabitable. Nous, les citoyen·nes des pays du nord de la Méditerranée, avons fini par changer de récit. Après des décennies de perte de repères, nous avons fini par comprendre qu’en ouvrant nos cœurs et en laissant les migrant·es s’installer chez nous, nous nous enrichissions à la fois humainement et économiquement.

Nous, les citoyen·nes des pays du nord de la Méditerranée, avons fini par changer de récit.

Ayant quitté leurs pays pour survivre, l’arrivée de jeunes migrants a apporté une vitalité dans la vieille Europe où le nombre de senior·es ne cessait de croître. Il s’agissait, là aussi, d’une garantie de paix dans notre partie du monde. Nous avons appris à nous connaître et avons découvert tout ce qui nous rassemble. Nous avons ainsi arrêté de faire la guerre et ensemble, nous sommes devenus plus fort·es pour remédier aux dégâts causés par les modes de vie insoutenables du vingtième siècle.

Nous avons appris à nous connaître et avons découvert tout ce qui nous rassemble.

Le jour où tu seras à ma place, notre village de la Bretagne Nord aura bien changé. Cette partie de la France avec son climat humide, froid et venté n’attirait jadis pas grand monde. Pendant l’été pour nous consoler, nous récitions le proverbe qui dit qu’en Bretagne il fait beau au moins une fois par jour. A l’exception de la semaine autour du quinze août, le village compte surtout des maisons avec des volets fermés. A l’heure où je te parle, je sens bien que ceci ne va pas durer, car le climat change et les étés deviennent de plus en plus ensoleillés. Cette semaine, une canicule violente s’est abattue sur une grande partie de la France pendant que nous profitons d’une douceur agréable et d’une mer tranquille de couleur émeraude dont la température a finalement atteint 20°.

Le jour où tu seras à ma place, notre village de la Bretagne Nord aura bien changé.

Cette évolution lente mais de plus en plus perceptible me rappelle ce qui s’est passé au Danemark, mon pays natal. Quand j’étais enfant, le climat était rude et les étés capricieux. Nous avions le plus grand mal à faire mûrir les fraises en été et leur saison était très courte. Chaque année pendant quelques semaines du mois de juillet, les danois·es dégustaient des fraises en savourant ce don précieux de la nature. Depuis, les changements climatiques ont fait évoluer le climat dans les pays nordiques. Les conditions météorologiques sont devenues plus clémentes et au Danemark la culture de fraises s’étale maintenant tout l’été. Il devient même possible d’y faire pousser des vignes. Ainsi ces pays du nord, tout comme la région de la Bretagne, sortent pour l’instant un peu gagnants des changements climatiques.

Ainsi ces pays du nord, tout comme la région de la Bretagne, sortent pour l’instant un peu gagnants des changements climatiques.

Le jour où tu prendras connaissance de cette lettre, les cartes auront été rebattues. Il n’est pas nécessaire d’être un sachant pour prédire que notre village, tout comme le reste de la Bretagne, deviendra avec le temps un refuge pour de plus en plus d’habitant·es d’autres parties de la France où les températures auront trop grimpé. Tu ne parleras plus de village pour décrire ce lieu, mais de ville et tu verras les volets des maisons autour de nous ouverts toute l’année.

En te baignant allègrement dans les vagues de la Manche, tu te ressourceras comme ta maman et tu seras fascinée par la force des marées. L’attraction sur la mer de la pleine lune est spectaculaire dans cette partie de la France. Une fois par mois, toutes les générations se retrouvent sur la plage pour admirer le spectacle grandiose des grandes marées. Les vagues viennent taper contre la digue. Au retour, elles se heurtent aux vagues montantes et ceci donne lieu à des cascades gigantesques qui se lèvent vers le ciel. L’insouciance règne, et les jeunes se lancent des défis en courant sur la digue entre les jets d’eau.

Inévitablement les grandes marées prennent de la puissance et dans mon for intérieur je sais que le paysage de bord de mer se redessinera. Poussée par le dérèglement climatique, la mer monte toujours plus. Les conséquences sont déjà visibles au niveau des pôles et font fondre la banquise. Le niveau de la mer s’élève et elle finira inévitablement par reprendre ses droits. Tu ne connaîtras pas cette digue en bord de mer, ni la rangée de maisons en première ligne face à la Manche. Elles seront tôt ou tard englouties par la force des vagues, mais ceci n’est pas grave. A mon sens, ni la digue en béton actuelle ni les constructions privatives et hâtives au bord de la mer n’ajoutent quelque chose de beau ou durable au paysage sublime de la Côte d’Émeraude.

Inévitablement les grandes marées prennent de la puissance et dans mon for intérieur je sais que le paysage de bord de mer se redessinera.

Nous vivons actuellement une drôle de période. Nous sommes suspendus dans une forme d’interstice entre deux mondes. Pour une grande partie de la population, nous vivons encore à l’époque de la modernité. Nous habitons sur la planète Sirius pour reprendre la formule du philosophe Bruno Latour. Les systèmes politiques et économiques restent sous l’emprise d’une logique productiviste et extractiviste de l’ère « capitalocène. » La technocratie, cette fascination des mirages autour des progrès techniques comme solution à tout problème, reste intacte et vivace. En même temps, nous subissons tous les jours les bouleversements d’un climat et d’une nature devenus imprévisibles.

Nous sommes suspendus dans une forme d’interstice entre deux mondes.

Les jeunes de la génération Z, c’est-à-dire celle de ta maman, sont déjà en grande partie passés dans le monde qui sera le tien. Iels se révoltent et testent de nouvelles façons de vivre et de travailler. Iels tirent avantage des technologies du vingt-et-unième siècle pour partager l’information, s’organiser et collaborer. Iels ont compris que la définition du progrès est complètement à revoir. Ainsi, iels bifurquent et choisissent des modes de vie plus sobres. Ce sont les éclaireur·euses qui bâtissent ton monde à venir. Iels montrent le chemin vers le style de vie qui sera naturellement devenu le tien quand tu prendras connaissance de cette lettre.

Ce sont les éclaireur·euses qui bâtissent ton monde à venir.

Pour terminer, je veux que tu saches que ce changement de civilisation profonde sera devenu possible grâce aux éclaireur·euses, mais aussi grâce à tous les grands parents de notre génération. Pendant cette période d’interstice, certain·es mettront plus de temps que d’autres. Mais dans l’ensemble nous savons que notre rôle ne sera pas de partir à la retraite et de couler des jours paisibles. Nous ne pouvons pas continuer à profiter d’un système que nous savons insoutenable. Il n’est plus possible de parcourir le monde en avion et en paquebot pour nous distraire. Parce que nous savons que les conditions de ta vie sur Terre sont directement liées à nos comportements d’aujourd’hui l’un après l’autre nous répondons présents. Nous les baby-boomer·euses et les membres de la génération X, nous sommes capables de vivre un nouveau moment Woodstock.

Nous mettons de côté nos différences politiques pour surmonter ensemble cette crise civilisationnelle systémique et gravissime. En matière de sobriété nous saurons nous asseoir sur notre fierté personnelle et prendre exemple sur la génération de nos enfants. Nous savons que nous pouvons leur apporter un soutien dont ils ont grandement besoin. Nous avons une expérience qu’ils n’ont pas encore. Alors à l’image du colibri dans la légende amérindienne, nous apportons chacun notre goutte d’eau pour éteindre le feu du monde.

En matière de sobriété nous saurons nous asseoir sur notre fierté personnelle et prendre exemple sur la génération de nos enfants.

Tu hériteras inévitablement des conséquences indésirables des changements climatiques induits par nos modes de vie. Au moment où je t’écris cette lettre, il est devenu trop tard pour arrêter l’emballement du climat. C’est un constat tragique. Mais je veux que tu saches que cette crise a permis de nous unir dans cette vieille Europe. Grâce à elle nous avons réussi à dépasser nos différences et à ouvrir nos cœurs. Je suis heureuse de savoir que tu vivras dans un monde plus humaniste, plus inclusif et plus tolérant.

Je suis heureuse de savoir que tu vivras dans un monde plus humaniste, plus inclusif et plus tolérant.

Ma très chère petite fille franco-danoise et bretonne, je ne sais pas si un jour, j’aurai le bonheur de faire ta connaissance. Si la vie de ta maman l’amènera à mettre un enfant au monde. En attendant de connaître le dénouement de mon propre destin de grand-mère, je dédie cette lettre à toutes les grands-mères de ma génération qui connaissent déjà le bonheur d’avoir des petits enfants. Parce qu’avant de transmettre à nos petits-enfants notre meilleure recette de crêpes bretonne, il faudra d’abord penser à leur transmettre un monde vivable.

Parce qu’avant de transmettre à nos petits-enfants notre meilleure recette de crêpes bretonne, il faudra d’abord penser à leur transmettre un monde vivable.

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