un déjeuner presque parfait

Vous voulez venir déjeuner chez nous ? Une invitation mondaine. Pendant la période estivale, le programme social se veut plus informel entre nous, heureux·ses propriétaires de résidences secondaires. En plein mois d’août, l’organisation de ces moments conviviaux est spontanée, les invité·es sont détendu·es et les conversations sont gaies et légères. La plupart du temps.
J’accepte l’invitation sans trop réfléchir bien que je ne connaisse personne parmi les invité·es. De façon inattendue, ce déjeuner sera une expérience riche d’enseignements. Je découvre sur place que nous allons partager ce moment avec deux couples dont les époux sont à la retraite depuis une dizaine d’années. Les hommes ont fait de belles carrières dans l’industrie gazière en France, et ils dominent rapidement la conversation autour de la table.
J’accepte l’invitation sans trop réfléchir bien que je ne connaisse personne parmi les invité·es.
En partageant leurs souvenirs professionnels, ils endossent la posture d’anciens maîtres du monde, qui se retrouvent après la bataille pour se remémorer leurs victoires. Ils ont occupé des fonctions au sein d’un secteur professionnel qui, jadis, était proche du gouvernement et considéré comme stratégique pour le développement de notre société moderne. Je pose des questions, à la fois pour tenter d’exister socialement dans ce déjeuner, et pour arrêter le monopole de la parole masculine qui s’est rapidement installé autour de cette table.
Je pose des questions, à la fois pour tenter d’exister socialement dans ce déjeuner, et pour arrêter le monopole de la parole masculine.
Cette conversation est une opportunité de comprendre leurs motivations et leurs niveaux de conscience à l’égard de cette industrie, qui est devenue problématique et décriée. Le gaz est certes une énergie abondante, mais aussi un combustible fossile. À travers les fuites de méthane et les émissions de CO2, il contribue au dérèglement climatique menaçant à l’heure actuelle notre civilisation et l’équilibre du monde.
Je me suis souvent demandé comment quelqu’un était capable de faire carrière dans un secteur d’activité ayant des conséquences indubitablement néfastes sur le bien-être de notre humanité. A titre d’exemple, je pense aux fabricants de tabac. Comment fait-on pour se lever tous les matins et aller travailler dans une entreprise qui a pour mission de détruire la santé des gens en profitant de leur faiblesse, de leur ignorance et de l’effet d’accoutumance ?
Alors à mes voisins de table, je demande ce qu’ils pensent du secteur du gaz avec le recul et les connaissances scientifiques d’aujourd’hui. Dix ans après leur retraite, ont-ils des regrets, ont-ils fait leur mea culpa ? Un des hommes attrape ma perche. Sans jamais répondre à la question posée, il avance avec conviction que le gaz ne pose aucun problème d’émission de CO2. Je suis tellement interloquée que je ne réussis pas à rebondir avant qu’il ne continue son discours visiblement bien rodé. Il assène avec certitude qu’il n’est d’ailleurs pas nécessaire d’envisager la transition vers des voitures électriques, car les voitures diesel sont beaucoup moins émettrices de CO2 que les voitures à essence.
Il avance avec conviction que le gaz ne pose aucun problème d’émission de CO2.
Il règne maintenant un silence inconfortable autour de la table. Je reprends enfin mes esprits et je rebondis sur les émissions de gaz à effet de serre du gazole et la pollution dangereuse liée aux particules fines émises par les moteurs diesel. J’évoque la condamnation de la France par la Cour de Justice Européenne en matière de pollution de l’air, et je rappelle que les particules fines sont responsables de milliers de décès chaque année en France.
A ce moment précis de la discussion, sa femme lui dit : « Fais attention, je pense que tu as à faire à une personne qui s’y connaît en matière du climat ». Mais il n’écoute pas, il n’y plus de bouton d’arrêt et plus de modération possible. Il me répond de façon péremptoire que les conséquences néfastes pour la santé humaine du diesel n’ont jamais été prouvées par la science.
Je suis consternée et perplexe, car je réalise à ce moment précis que jusqu’alors, je n’avais jamais eu à faire à un vrai climato-sceptique. Des climato-rassuristes, pour utiliser la terminologie du media Bon Pote, j’en connais beaucoup. C’est-à-dire des gens qui pensent que pour limiter le réchauffement à 1,5°conformément aux engagements de l’Accord de Paris, il suffit de trouver des solutions technologiques comme l’humain a toujours su le faire. Mais me trouver lors d’un déjeuner amical à côté de quelqu’un qui nie le consensus scientifique exprimé à travers les publications du GIEC, voilà une expérience surréaliste.
Je réalise à ce moment précis que jusqu’alors, je n’avais jamais eu à faire à un vrai climato-sceptique.
Un contraste flagrant avec ma vie tranquille de vacancière en plein mois d’août. Une des convives cherche à faire évoluer la discussion et à sauver l’ambiance de ce repas. Elle parle du phénomène inquiétant des algues vertes sur nos plages bretonnes. Nous parlons de l’enquête de la journaliste Inès Léraud et du film « Les algues vertes » qui vient de sortir sur les écrans. Mon voisin de table s’exprime à nouveau. Il possède une maison dans la baie de St Brieuc, et il assène que les marées d’algues vertes font partie du paysage littoral depuis toujours. Personnellement, il trouve leur couleur verte si belle, qu’il a fait peindre par un artiste un tableau de la plage locale couverte d’algues vertes. Décidément, cet homme arrive encore à me surprendre, quand il nie la toxicité de ces algues ainsi que toute implication de l’élevage intensif dans leur apparition.
Je ne sais plus s’il faut en rire ou en pleurer ? Il s’agit tout de même d’un homme qui a fait ses études au sein d’une grande école française. Comment est-il possible qu’il se soit égaré à ce point ? Bien qu’il représente un cas extrême, j’ai l’habitude de côtoyer les hommes de son milieu. Fort heureusement, ils ne sont, en grande majorité, pas climato-sceptiques, mais il est désespérant de voir leur détachement par rapport à l’état du monde.
Comment est-il possible qu’il se soit égaré à ce point ?
Souvent incapables de se remettre en cause et de faire le moindre mea culpa sur leurs carrières professionnelles passées, bien qu’ils soient, à leur échelle, co-responsables du drame écologique que nous vivons actuellement. Bien évidemment, je ne leur en tiens pas rigueur individuellement. Nous avons toutes et tous participé à mettre en place le système de la modernité sans avoir assez réfléchi aux conséquences du génie que nous avons fait sortir de la lampe.
J’ai l’impression d’avoir passé ce déjeuner avec des gens qui ne se lèvent pas le matin en se demandant comment iels peuvent faire pour aider la transition écologique. Un des invités me dit que de toute façon, il ne sera plus de ce monde quand les bouleversements du climat se produiront. C’est un argument que je trouve d’un égoïsme terrifiant. En plus, cela risque bien d’être un très mauvais calcul à la lumière de l’imprévisibilité des événements météorologiques extrêmes qui se produisent à l’heure actuelle.
Des gens qui ne se lèvent pas le matin en se demandant comment iels peuvent faire pour aider la transition écologique.
J’arrive à la conclusion que, pour beaucoup, arrivé·es à l’âge de la retraite, il est trop difficile d’accepter d’avoir travaillé du mauvais côté. L’ego bloque tout accès à la prise de conscience que nos parcours professionnels ont engendré des problèmes que les prochaines générations devront résoudre. En vieillissant, notre mental se fige et il est facile de s’enfermer dans son monde plein de certitudes. Ceci est le début d’un cercle vicieux et avec le temps, nous risquons de ne plus disposer de la plasticité cérébrale nécessaire pour faire évoluer nos pensées.
L’ego bloque tout accès à la prise de conscience que nos parcours professionnels ont engendré des problèmes que les prochaines générations devront résoudre.
Comment demander à nos enfants de nous respecter et de nous aimer si nous ne leur montrons pas que nous avons compris ? Que nous sommes prêt·es à évoluer, à continuer à apprendre et à être solidaires avec eux ? Si nous vivons jusqu’à 100 ans, comment pouvons-nous rester figé·es dans les croyances d’un 20ème siècle dont les valeurs ne sont plus compatibles avec l’avenir du monde ? C’est un pari bien court-termiste de penser que notre statut social et notre réussite passée nous donnent le droit d’être climato-négationnistes.
Comment demander à nos enfants de nous respecter et de nous aimer si nous ne leur montrons pas que nous avons compris ?
Il n’existe pas de mur assez haut et assez solide pour nous protéger de la culpabilité d’avoir trahi nos enfants et les générations à venir.


