une réussite à démoder

Pendant plusieurs années, c’était un rêve que la jeune avocate que j’étais à l’époque nourrissait de façon déterminée : devenir propriétaire d’un modèle de sac à main qui avait été baptisé en l’honneur d’une princesse glamour et fabriqué par une maison de mode de luxe. A mes yeux cette acquisition représentait un symbole de ma réussite sociale au sein de la vie parisienne. J’ai vite compris que devenir propriétaire d’un tel sac relevait d’un double défi : d’abord il fallait avoir gagné suffisamment d’argent pour pouvoir le payer, car ce sac était complètement hors de prix. Mais travailler de façon acharnée pour obtenir la somme d’argent nécessaire ne suffisait pas, car seulement une poignée de clientes pouvait prétendre à la liste d’attente pour espérer acquérir le fameux sac.
A mes yeux cette acquisition représentait un symbole de ma réussite sociale au sein de la vie parisienne.
A défaut de connaître quelqu’un de bien placé ou d’être soi-même un « people » de la bonne catégorie, il fallait soigner de façon personnalisée son lien avec une vendeuse ou un vendeur de la maison. Je me rappelle ma joie le jour, où j’ai réussi à voir mon nom inscrit dans le carnet de commande noir et épais de cette boutique de luxe établie dans un quartier chic parisien.
La veille de mon anniversaire et au bout de nombreux mois d’attente, j’ai enfin reçu le coup de fil m’annonçant l’arrivée de mon sac. À 35 ans, je changeais de statut social à mes propres yeux et une sensation de fierté et de réussite me parcourait dans les rues de Paris, au contact de la poignée de mon nouveau sac à main. Par deux fois, on a essayé de me le voler, mais à chaque fois les voleurs optèrent pour le contenu du sac plutôt que pour le sac lui-même. Visiblement ils étaient mal renseignés, car le sac représentait une valeur bien supérieure à son contenu. C’est pour moi une preuve d’un monde à plusieurs vitesses, où ce qui a de la valeur pour certains reste parfois invisible aux yeux des autres.
Le temps passa et je découvris que le plaisir de posséder un sac de princesse ne dure pas longtemps. La maison de mode lança d’autres modèles encore plus attirants la saison suivante. La fièvre consumériste est contagieuse et il y a toujours un autre sac à désirer. Je me rendis compte que, sac après sac, je pouvais passer ma vie à travailler et passer à côté de ma vraie vie et de la recherche de mon moi authentique.
Je me rendis compte que, sac après sac, je pouvais passer ma vie à travailler et passer à côté de ma vraie vie et de la recherche de mon moi authentique.
Je commençais à regarder de l’autre côté de la barrière, au-delà de l’ambiance feutrée des beaux magasins du monde du luxe et je découvris que le remède menant à la guérison du consumérisme n’est pas d’acheter plus de sacs. À la place, je m’imaginais une vache broutant dans l’herbe. Une vache avec une cloche autour du cou comme celles que nous voyons dans le folklore des alpages des Alpes françaises et suisse. Je me dis alors que ma fièvre acheteuse avait coûté la vie à une de ces vaches magnifiques. Pire, il s’agissait vraisemblablement d’un veau dont on puisse douter qu’il ait vu dans sa vie le moindre brin d’herbe. Je me suis mis à chercher des informations sur la provenance des cuirs de la maison de mode en question et sur les conditions d’élevage des animaux dont les cuirs sont issus. Je ne trouvais pas grande chose qui pourrait m’éclairer à ce sujet.
Les informations disponibles évoquaient le soin qui est mis dans la sélection des cuirs d’excellence mais jamais de l’être vivant, derrière le produit. Qui est-il, celui qui a donné sa vie pour mon look ? Ces animaux qui ont pour vocation de devenir des sacs de luxe où vivent-ils et dans quelles conditions ? Alors que l’animal est totalement invisibilisé, le morceau de cuir, lui, a droit à tous les éloges : « soigné », « de la plus belle qualité », « sans défaut », « élaboré selon une longue tradition d’excellence ». Je m’interroge et je fais mon mea culpa. Comment ai-je pu penser que ma réussite avait un quelconque rapport avec ce sac à main ?
Comment ai-je pu penser que ma réussite avait un quelconque rapport avec ce sac à main ?
Les tanneries et les maroquineries ont des savoirs faire et des procédés d’excellence qui ont fait la fierté de la France dans le monde entier depuis des générations. Mais avons-nous encore besoin de mettre à mort des êtres vivants pour pouvoir nous habiller et être fières de nos apparences en société ? Comment avons-nous accepté d’être identifiées aux biens que nous achetons ? Il y a toute une philosophie de vie à revoir en ce qui me concerne. Une fois que nous voyons l’envers du décor, il est impossible de fermer les yeux à nouveau. Pour moi, le succès du 21ème siècle dépendra de notre capacité individuelle et collective à laisser éclore notre compassion et à regarder les interdépendances dans leur globalité. De ne pas nous satisfaire d’un discours marketing sur la qualité du cuir et de ne pas nous laisser séduire parce qu’un sac porte le nom glamour d’une princesse, qui par ailleurs a eu un destin tragique.
Il y a toute une philosophie de vie à revoir en ce qui me concerne.
Peut-être eût-il été un temps où l’achat dans une grande maison de mode parisienne était motivé par l’idée de dépenser son épargne pour un produit d’une qualité exceptionnelle. Un produit élaboré avec tellement de soin qu’il pourrait servir pendant plusieurs générations et à la fin de notre vie, pourrait être fièrement et symboliquement légué à nos héritiers. Mais aujourd’hui il s’agit surtout d’acheter une marque et une appartenance à une certaine catégorie sociale. Et avant tout il s’agit de contaminer le plus grand nombre d’entre nous avec la fièvre consumériste et d’enrichir toujours plus les investisseurs finançant ces maisons de mode, qui sont devenues de gigantesques centres de profit planétaires.
Alors que faire quand les ventes de sacs à main de luxe explosent et que la cause animale reste inaudible pour la grande majorité ? Comment faire passer le message que la recherche du bonheur à travers le monde du luxe est un leurre ? Certes le luxe peut donner l’impression de satisfaire un sens de l’esthétique, mais posséder des biens luxueux ne rend pas heureux. Je sais maintenant que la réussite et la beauté proviennent d’abord de l’intérieur et que la vraie quête d’appartenance de notre siècle sera celle de vivre harmonieusement avec l’ensemble du vivant.
Comment faire passer le message que la recherche du bonheur à travers le monde du luxe est un leurre ?
Aujourd’hui, mes critères d’achat ont changé. Si c’était à refaire, je chercherai une maison de mode qui se donne comme raison d’être de fabriquer et vendre des sacs à mains, qui durent le plus longtemps possible et dont la fabrication se fait de façon responsable, sans souffrance animale. Je regarderai l’entreprise derrière le produit pour m’assurer qu’elle prend soin de l’ensemble de ses parties prenantes et que son business model n’est pas uniquement fondé et dicté par l’augmentation de son profit. Voilà l’énoncé de mes critères de choix d’aujourd’hui. Relèvent-ils encore de l’utopie ? De ceux d’une bobo illuminées ? Je ne le crois pas.
Je regarderai l’entreprise derrière le produit pour m’assurer qu’elle prend soin de l’ensemble de ses parties prenantes.
Et que faire faire avec mon sac de princesse maintenant ? Depuis plusieurs années déjà, je ne m’en sers plus. Je n’arrive plus à incarner le rôle sociétal de la femme qui la porte. Est-ce que je m’intéresse moins à la féminité ? À l’esthétique ? Non ce n’est pas ceci qui est en jeu. Il s’agit de l’incarnation d’un système à travers un code vestimentaire dont je ne veux plus faire partie. Faire rêver les jeunes femmes à parvenir en leur donnant envie d’aspirer à des destins de princesses malheureuses, voilà une invention patriarcale qu’il faut réussir à contrecarrer.
Il s’agit de l’incarnation d’un système à travers un code vestimentaire dont je ne veux plus faire partie.
En même temps depuis bientôt 30 ans, ce sac et moi avons vécu tellement de choses ensemble… Il a porté mes dossiers de jeune avocate bien que son format ne s’y prêtait pas vraiment. Il a hébergé mes premières nécessités de femme coquette et a voyagé et vécu avec moi un nombre incalculable d’aventures. Avant l’arrivée du téléphone portable, il est l’objet que j’ai le plus souvent apporté avec moi. Comment ne pas admettre la valeur affective d’un tel objet ? Comment ne pas continuer à m’en servir pour au moins, rendre une forme d’hommage posthume à l’animal anonyme qui y a laissé sa peau ? Alors je tergiverse. Je sais que pour l’instant je ne suis pas prête à le sortir de sa cachette. Est-ce que je ne finirai pas par le donner à la Fondation des Femmes pour qu’elle récolte le montant de sa vente pour financer sa belle action ?
Je crois que nous avons la force collective de démoder les symboles de la réussite du 20ème siècle et de ringardiser les signes ostentatoires de richesse et de statut social. Ceci nous aidera progressivement à nous tourner vers l’importance de mettre le vivant au centre de toutes nos décisions et découvrir ensemble comment une sobriété choisie pourrait nous rendre plus heureuses. Je pense que celles et ceux qui ont les moyens d’acheter auprès des maisons de luxe ont aussi le devoir de montrer le chemin et de pousser ces entreprises à se remettre en cause afin d’agir dans l’intérêt de l’ensemble de leurs parties prenantes. À défaut, offrons-nous au moins le droit de les démoder.
Je crois que nous avons la force collective de démoder les symboles de la réussite du 20ème siècle.


