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Une voiture d’une forte valeur symbolique

Paris, janvier 2026

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Quelques jours avant Noël, à 95 ans, mon père est parti discrètement comme une bougie que l’on souffle. Une mort douce a pris la place d’une vie bien menée, une vie fidèle à sa devise d’un esprit vif dans un corps sain. Il n’a jamais voulu prendre sa retraite et jusqu’au dernier jour, il s’est occupé dans son atelier à préparer les commandes à livrer avant les fêtes.

Quelques jours avant Noël, à 95 ans, mon père est parti discrètement comme une bougie que l’on souffle.

Quand je lui ai parlé l’avant-veille, il était heureux de partager l’énième astuce qu’il avait trouvée pour augmenter encore sa capacité de production. Pendant 70 ans il a géré sans interruption son entreprise de mécanique de précision. Dans notre monde où tout semble dirigé par la technologie, il restait la preuve vivante que quand la tête, la main et le cœur sont passionnément engagés ensemble, on n’est jamais trop vieux.

Comment partager mon émotion autour de son départ? J’ai choisi de publier ici le récit d’une journée symbolique que j’ai vécue avec lui en mai 2023. Un déplacement familial à Valliquerville en Normandie, autour d’une voiture d’exception qui a joué un rôle important au sein de notre famille.

Comment partager mon émotion autour de son départ ?

Cette voiture, c’est une Bugatti, modèle Galibier numéro 57210, fabriquée dans l’usine de Molsheim en juillet 1934, seulement quatre ans après la naissance de mon père. Elle porte le numéro 25 et il n’en reste aujourd’hui dans le monde que 11 sur 41 exemplaires commercialisés. Selon son propriétaire, chaque détenteur·ice d’une Bugatti est une personne extraordinaire dans le sens propre du mot.

Chaque détenteur·ice d’une Bugatti est une personne extraordinaire dans le sens propre du mot.

Car il faut posséder un grain de folie pour accepter encore de s’investir corps et âme pour faire vivre la mémoire d’Ettore Bugatti, un génie précurseur du design et de la mécanique automobile qui fonda son entreprise alsacienne en 1909. La folie de s’enthousiasmer autour d’un bolide qui réveille le temps d’hier. Celle aussi de vouloir se projeter en tant que gardien·ne d’un objet inestimable qu’on préservera pour le transmettre aux générations futures.

En 1960, mon père est un jeune homme passionné de moteurs quand il tombe amoureux de la 57210, exposée dans un garage sur les quais de Seine à Paris. Son enthousiasme et sa joie sont indescriptibles quand il réussit, grâce à ces premières commandes professionnelles, à réunir la somme nécessaire pour acheter ce joyau. Il la ramène au Danemark entre le 21 et le 23 décembre. Ce fut le plus beau cadeau de Noël qu’il ne s’est jamais offert.

Il réussit, grâce à ces premières commandes professionnelles, à réunir la somme nécessaire pour acheter ce joyau.

Deux jours de trajet à travers la France et l’Allemagne pour arriver à la frontière danoise. Un voyage dont je connais le récit par cœur : cet hiver 1960 est particulièrement rude. Sans chauffage dans le véhicule, il roulera avec la vitre ouverte pour racler la glace et la neige qui se déposent en continu sur le pare-brise. Emmitouflé dans sa combinaison de motard, il s’arrêta régulièrement pour combattre le froid et la fatigue en secouant vigoureusement ses bras et ses jambes.

En arrivant à Copenhague, il la garera dans un garage en face de son atelier avec la ferme intention d’utiliser son talent et son savoir-faire en matière de mécanique pour la restaurer et la mettre en conformité avec les normes automobiles de l’époque. Il rêve de pouvoir rouler dans les rues de Copenhague et de rejoindre les sorties organisées par la section danoise du club Bugatti. Il ne sait pas encore qu’il va bientôt rencontrer ma mère. Il n’a pas non plus conscience que sa vie de jeune homme indépendant et libre cédera rapidement la place à la responsabilité d’un père de famille.

Il n’a pas non plus conscience que sa vie de jeune homme indépendant et libre cédera​​ rapidement la place à la responsabilité d​’​un père de famille.

Lorsque je nais, deux ans et demi plus tard, la Bugatti fait donc déjà partie de la famille. Toujours immobilisée dans son garage, elle est comme une grande sœur inanimée dont mon père me parle affectueusement et me vante les qualités. Bugatti fut le deuxième mot que j’appris à dire, quand assise sur son bras le soir avant de me coucher, il me montrait l’image d’une voiture de la marque accrochée sur le mur de notre appartement. Sur les vieilles photos de famille, je constate que mes premiers jouets furent non pas des poupées, pourtant habituelles pour les petites filles de l’époque, mais des modèles miniatures de Bugatti !

Elle est​​ comme une grande soeur inanimée.

La 57210 a, depuis toujours, une place dans mon inconscient et j’ai grandi avec elle comme un élément structurant de notre noyau familial. Pour mon père, elle incarnait sa passion pour la mécanique avec son moteur d’une splendeur inégalée à ses yeux. Pour mon petit frère qui naquit cinq ans après moi, elle fut sans doute la graine de son engouement pour les belles voitures, l’amenant plus tard à s’établir en Californie du Sud. Il s’immergea dans cette région du monde où le climat et le pouvoir d’achat local ont favorisé la concentration de voitures de luxe.

La 57210 a, depuis toujours, une place dans mon inconscient.

Dans ma vie d’adulte, notre Bugatti a pris une importance différente. Ne m’intéressant pas beaucoup aux voitures et encore moins à leurs moteurs, elle devint pour moi le symbole d’une certaine sophistication et d’élégance à la française. Un mode de vie qui deviendra très tôt désirable à mes yeux. La France, un pays d’accueil où la jeune femme que j’étais a trouvé refuge pour construire son propre récit de vie.

Elle devint pour moi​​ le symbole d’une certaine sophistication et d’élégance à la française.

Trente ans après mon arrivée à Paris, mon père prit un jour la décision brutale de se séparer de la Bugatti sans nous consulter mon frère et moi. Ce n’est alors pas seulement une figure structurante de sa propre vie qui s’en alla, mais bel et bien un élément important du socle de nos vies à toustes.

La vente eut lieu dans des conditions, qui me firent penser à un abus de faiblesse. Après nos réactions immédiates de stupéfaction et tristesse, je compris qu’en se séparant de son bolide, mon père s’était libéré de l’obligation de sa restauration, qui au fond, ne le faisait plus rêver. C’était la bonne décision, mais malgré tout, il en éprouvait depuis quelques remords. Je réalisai alors qu’il n’arriverait pas à accomplir son destin tant qu’il n’aurait pas réussi à apaiser entièrement sa relation avec cette voiture, et je décidai de l’aider.

Je compris qu’en se séparant de son bolide, mon père s’était libéré de l’obligation de sa restauration, qui au fond, ne le faisait plus rêver.

Notre journée familiale en Normandie se devait donc d’être guérisseuse. Elle avait pour intention de lui permettre, à l’âge de 93 ans, de faire le voyage de Copenhague à Paris pour voir de ses propres yeux ce que ”sa” Bugatti était devenue. Après des ventes successives, elle était retournée dans son pays natal, là où mon père l’avait vu pour la première fois. Lors de cette belle journée pleine d’émotions, il put réaliser son rêve de la voir restaurée, d’entendre le bruit de son moteur et de rouler avec une dernière fois. En la garant sur les bords de la Seine – non pas à Paris, mais en Seine-Maritime cette fois-ci – il eut la certitude qu’elle était redevenue pleine de vie et qu’elle allait lui survivre.

il put réaliser son rêve de la voir restaurée, d’entendre le bruit de son moteur et de rouler avec une dernière​ ​fois.

Comme une Belle au bois dormant, la 57210 était restée immobile dans notre garage au Danemark pendant 60 ans, tout en jouant un rôle déterminant dans le cours de nos vies à toustes. Elle est désormais entre les mains de gens de qualité, qui, comme lui, se mettent au service de ce patrimoine mécanique exceptionnel.

Comme tout·e propriétaire de Bugatti, mon père possédait son grain de folie. Il a joué son rôle de gardien et a assuré la transmission de ce bien si unique. Notre excursion normande fut une étape nécessaire pour guérir les blessures qu’il s’était infligées autour de sa vente. Depuis, il s’est apaisé et lors de nos conversations pendant les dernières années de sa vie, nous n’avons plus eu besoin de l’évoquer.

Comme tout·e propriétaire de Bugatti, mon père possédait son grain de folie.

Pour ma part, je suis heureuse d’avoir été le trait d’union franco-danois dans l’organisation des retrouvailles entre mon père et sa Bugatti. Une journée particulière qui m’a aidée à comprendre la forte valeur symbolique de la 57210, et une étape nécessaire pour transformer ma propre déception en une histoire porteuse de sens. Je garderai toujours dans mon cœur la photo de mon père et sa voiture sur les bords de la Seine que nous avons naturellement posée sur son cercueil lors de la cérémonie des obsèques.

Je garderai toujours dans mon coeur la photo de mon père et sa voiture sur les bords de la Seine

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